Brice MÉRIEUX

Auteur de « NÉGOCIER » dans la nouvelle collection "Gérer l'entreprise en Afrique" (Éditions Foucher)


J'interviens devant vous au titre de modeste auteur de l'un des ouvrages de la collection "Gérer l'entreprise en Afrique et dans l'océan Indien". L'une des ambitions de cette collection est justement de faciliter la communication dans l'espace économique francophone dans le domaine particulier de la gestion de l'entreprise ;

Pour ce faire, son souci est de définir et de préciser les termes généraux et techniques dont l'utilisation est constante dans les domaines de l'économie, du droit, de la gestion et de la mercatique. Ce souci se double d'une volonté de transversalité car aucun des domaines concernés n'est détachable de l'autre.

Enfin, et ce n'est pas le moindre de ses défis, la collection entend s'appuyer sur une réalité africaine, certes francophone, mais riche de ses diversités culturelles.

Voici jetée la passerelle entre les différents aspects de la gestion de l'entreprise (en quelque sorte la partition) et les champs culturels où elle se trouve appliquée (en quelque sortes les différentes interprétations de cette partition).

Autrement dit, il convient de prendre en compte un corpus de mots communs, précis et donc opérationnels pour tous (les francophones) en s'appuyant sur une grande diversité de situations afin que chacun non seulement s'y reconnaisse mais encore y reconnaisse les autres.

Au delà, il faut (et la collection développera sans doute cette option) ouvrir la porte à l'espace non francophone en profitant du potentiel créatif que nous offre une communication toujours plus facile entre les cultures du monde.

Économie, droit, gestion et mercatique sont autant de domaines où l'utilité d'un langage codé c'est-à-dire précis et concis n'est plus à démontrer (comme d'ailleurs dans tout domaine où la précision du vocabulaire conditionne l'efficience de la recherche, voire de l'action : cf. la chirurgie). Il faut donc que l'on se comprenne dans l'espace francophone, en effet la vie des affaires a besoin de clarté pour gagner en temps, en lisibilité et en sécurité :

Une transaction utilisant des termes communs dont la signification est identique pour chaque partie,
- gagnera un temps précieux durant la période de négociation
- lèvera plus facilement les obstacles imprévus lors de l'exécution des obligations
- et évitera par là-même les contentieux issus d'une mauvaise interprétation.

Si entreprendre aujourd'hui repose surtout sur l'action, il paraît de plus en plus nécessaire d'alimenter cette entreprise de connaissances économiques et juridiques et de la réguler à l'aide d'outils quantitatifs tant comptables que commerciaux.

Il est donc utile sinon vital de parler la même "langue" des affaires et que trente jours fin de mois ait le même sens pour vous que pour moi.

De la même façon nous économiserons une fastidieuse explication si le terme élasticité de la demande par rapport aux prix évoque pour chacun d'entre nous la même réalité.

Ou bien encore, la réunion que nous pourrions tenir pour mettre au point le plan de marchéage destiné à faciliter l'écoulement d'un produit ivoirien dans la Corne de l'afrique, s'avérera plus efficiente s'il n'est pas nécessaire d'expliquer à chaque participant que son objectif est de coordonner entre elles les politiques de produit, de prix, de distribution et de communication concernant ce produit et son marché.

il convient donc de bien s'entendre sur la signification de ce vocabulaire codé afin qu'une réallocation des énergies se fasse en faveur de la conception, de la création, voire de l'action.

Nicolas Boileau disait : "Ce qui se conçoit bien s'énonce clairement et les mots pour le dire arrivent aisément". On pourrait ajouter pour valider ce propos qu'il convient que ces mots soient compris parfaitement.

Ce corpus, cette homogénéité, cette permanence doivent rester singulières en s'organisant autour d'un vecteur commun : la langue.

Ce sera la fameuse Partition,... le texte de la pièce si l'on peut dire.

Reste que les décors, les acteurs et la mise en scène sont du registre des cultures. L'efficacité du corpus, du tronc commun, s'enrichira d'autant plus qu'il saura intégrer, gérer des situations par essence différentes puisque culturelles.

Cette capacité à mettre en scène, à illustrer les règles de l'économie, du droit, de la gestion et de la mercatique par la prise en compte des particularités culturelles, ethniques de l'espace francophone africain faisait partie du cahier des charges de "gérer l'entreprise en Afrique et dans l'océan Indien".

Deux niveaux, au moins, doivent enrichir l'interprétation des uns par les autres :

- Un niveau vocabulaire d'abord ; un rendez-vous au "chantier" peut être bien différemment compris à Paris et à Yaoundé (dans le deuxième cas il s'agira d'un petit restaurant de quartier, souvent installé à même le trottoir). Dans la même veine, le vieil Ébrié ivoirien proposant à un Québécois de "négocier au maquis" ne manquera pas de le surprendre (maquis = chantier).

- Un deuxième niveau doit être considéré dans la compréhension de la relation économico-juridique francophone, il s'agit du non-verbal. On peut le traduire, par souci de simplification, par les jeux d'attitude des uns et des autres, susceptibles, au même tître que le langage (c'en est un autre), d'être soumis à interprétation, donc sources de quiproquo.

Dés lors et si l'on veut conserver et développer la dimension francophone de notre langue des affaires il importe qu'elle intègre l'interculturel. il faut donc que chaque culture concernée puisse conserver sa mise en scène dans son registre (extraverti, intraverti, silence ou "palabre", foisonnement ou sobriété...), le tout étant que le message reste compris.

Au delà de cet espace linguistique, il nous faut encore comprendre et nous faire comprendre des autres.

Selon nous, le phénomène de globalisation que nous vivons interdit toute attitude qui ne serait que défensive. Il nous faut démontrer l'imagination, l'autonomie et l'adaptabilité de la francophonie dans sa volonté d'évoluer avec le monde.

Cette démonstration passe :
- d'une part par sa capacité à créer du francophone
- d'autre part par sa capacité à accepter ce qui ne vient pas d'elle pour ce que c'est, c'est-à-dire une technique ou un concept étranger.

Les termes dans lesquels nous avons fait preuve du "génie" francophone ne nous sont guère disputés, ainsi :

Dans la mode les italiens parlent de "foulard", de "à pois", de "chignon", de "charme",
dans la cuisine de "charlotte", de "chateaubriand", de "champagne",
dans la littérature de "pamphlet", d'"essai",
en amour de "coup de foudre".

À l'inverse, nous ne discutons pas pour savoir si l'on doit franciser "soprano", "diva", "a capella" ou "imbroglio".

Alors, si en français "parrain" a un sens bien déterminé, le déformer en "parraineur" pour éviter de prononcer le mot "sponsor" semble relever de l'attitude défensive évoquée précédemment. (1)

En revanche, inventer des concepts nouveaux (on peut penser à Minitel, par exemple) que les autres seraient susceptibles d'intégrer paraît la voie à suivre pour conserver à la Francophonie, dans les quatre domaines qui nous intéresse, son espace.

Nous parlons, à ce stade, d'une négociation entre nous, francophones, et les autres.

Pour que cette négociation réussisse, trois conditions doivent être remplies :
- les francophones doivent bien se comprendre,
- ils doivent comprendre les autres,
- Ils doivent être compris par les autres.

Ce n'est qu'à partir de là que l'échange entre les espaces permettra un enrichissement mutuel.

(1) Voir la réponse de Jacques Campet.

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