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Un nouveau dictionnaire français-roumain met la mercatique à l'honneur

par M.L. Seren-Rosso


Au moment même où l'alternance politique laisse augurer, à Bucarest, d'une forte relance des investissements étrangers dans l'économie roumaine (1), un dictionnaire "nouvelle génération", le Dicţionar pentru afaceri român/francez/român (préfacé par Philippe Baux, Professeur de Mercatique à l'ESUG/IAE de l'université de Toulouse) vient combler, à l'intention des francophones, l'absence d'outils de traduction spécialisés dans le domaine des affaires.

Depuis la chute du régime ceauciste en décembre 1989, la mutation du marché roumain en faveur du capitalisme avait obligé entreprises et écoles de commerce locales à réinventer, avec l'aide de leurs homologues français, des démarches inconnues des manuels communistes. Ainsi le marketing, ensemble de techniques américaines transplantées en France vers 1954 (alors que la Roumanie se figeait dans le glacis de l'economia planificată, et qui font l'objet d'une attention particulière dans l'ouvrage qui paraît aujourd'hui chez Editura Junior.

C'est l'Academia de Studii Economice, pépinière bucarestoise de gestionnaires d'élite et de hauts fonctionnaires, qui a servi de cadre à l'élaboration de ce dictionnaire bilingue à plus de 11 000 entrées. Son auteur, Maria Dipşe, professeur à la chaire de français de l'ASE et spécialiste du vocabulaire commercial, a lancé ses recherches lexicographiques il y a 13 ans. L'explosion des métiers de la vente et de la pub en Roumanie "post-révolutionnaire" l'a ensuite incitée à réunir, dans le premier volume issu de ces travaux (et comme l'indique son sous-titre), l'essentiel de la mercatique et des terminologies connexes.

Le penchant historique des Roumains pour la culture française et le développement, après 1990, des échanges avec les pays ayant le français en partage rendaient d'autant plus pertinent un tel lexique que l'auteur y privilégie l'emploi d'un langage authentique, à la place des anglicismes douteux qui ont résisté à 40 ans de francisation. La défense de la francophonie a d'ailleurs trouvé un terrain si fertile parmi les "épiciers" des écoles roumaines de gestion que le Concours annuel du Mot d'Or parrainé par l'Association Actions pour Promouvoir le Français des Affaires (APFA) leur propose désormais de créer des néologismes "anti-sabir atlantique", puis d'étendre cette réflexion à leur propre langue.

Un tableau fourni en introduction au Dicţionarpentru afaceri, et qui recense les équivalents français et roumains de quelque 140 termes anglo-saxons "entrés dans les mœurs", montre à quel point le roumain demeure vulnérable face à l'anglais : il n'y a pas, à l'heure actuelle, de traduction roumaine pour "marketing", ni pour "marketing-mix" (marchéage) et certains termes traduits mais encore "mouvants" ou "flous" dans l'esprit du public d'outre-Carpates requièrent des explications sous forme de périphrases.

Pour constituer le noyau de son dictionnaire. Maria Dipşe a puisé dans des articles de presse, des études professionnelles et des glossaires de l'APFA. Elle a enquêté auprès des mercaticiens de l'ASE et des établissements français jumelés avec la célèbre Académie. Enfin, elle s'est prévalue de son expérience de traductrice de spécialité. Au corpus de base relevantdes diverses branches de la mercatique, elle adécidé d'adjoindre des termes et syntagmes plus axés sur la communication immédiate, afin de toucher un éventail large d'utilisateurs : élèves des lycées économiques roumains et des filières supérieures du commerce, enseignants, chercheurs et hommes d'affaires...

En feuilletant ce livre de 360 pages, dont le format de poche permet un maniement aisé, on retrouve la plupart des mots et expressions employés dans les manuels de marketing de niveau universitaire (tests projectifs, plateforme rédactionnelle, méthode des quotas...), ainsi que des vocables-clés du conditionnement et de la vente (produit girafe, prime échantillon, boutique-choc, vente par réseau coopté), des sigles relatifs au marketing français (ADETEM , label NF), etc. La lecture, par exemple, d'un article sur la politique de marque et ses répercussions (dans un récent numéro de l'hebdomadaire roumain Capital) est utilement éclairée par le recours au Dicţionar. Or, le lecteur francophone y découvre une profusion de concepts à consonance familière (afişaj dinamic, ambalaj reutilizabil, grup de presiune, prestator de servicii...), la langue roumaine des sciences économiques et sociales s'étant inspirée, à partir du XIXe siècle, des "créations" de sa grande sœur latine.

Tout traducteur qui songe à élargir sa clientèle (a lărgi clientela) vers l'Europe de l'Est se doit de suivre le passage progressif de la zone concernée à la société de consommation. À ce titre, l'ouvrage très "fouillé" de Maria Dipşe, constitue un précieux témoignage sur l'état actuel du roumain des affaires. Véritable outil pédagogique, le Dicţionar pentru afaceri permettra également à l'étudiant roumaniste d'affermir ses connaissances : attention ! En Roumanie, on dit interval pour fourchette ; l'usager roumain est tantôt utilizator, tantôt beneficiar, selon le cas, et, derrière les comptoirs du Petit Paris des Balkans, le détaillant fTançais se convertit en delailist...

Une seule remarque à formuler en ce qui concerne la présentation de ce document de travail : les caractères gras étant réservés aux articles principaux du Dictionar, et l'éditeur n'ayant pas respecté, pour les dérivés, les retraits de marge qui auraient permis de mieux distinguer terme source (en caractère normal) et terme cible (en italique), il est parfois difficile de repérer le mot de départ auquel se rapporte une suite de qualificatifs. Notons que, par l'un de ces caprices dont les imprimeurs sont coutumiers, l'entrée principale mercatique n' a pas été incluse dans la partie français-roumain du lexique (ses sous-entrées sont toutefois bien énumérées). Enfin, quelques traductions roumaines (ex. celle d'achalandage, qui désigne la clientèle d'un fonds de commerce, à ne pas confondre avec zone de chalandise  ou de buy-back, opération de rachat différé, dans le contexte d'une procédure de compensation) gagneraient à être précisées dans le deuxième tirage du livre, qui pourrait avoir lieu en France.

En consignant noir sur blanc, et de manière systématique, un vocabulaire roumain de la mercatique, fût-il encore "flottant", Maria Dipşe fait œuvre de pionnière... Elle défend en même temps la présence de la langue française dans la vie économique roumaine, là où l'anglo-saxon la menace à chaque instant. Dans certaines facultés de l'ASE même, où le français reste pourtant la "langue de cœur" d'une grande majorité de jeunes, l'anglais devient progressivement LV1 obligatoire...

1) Le gouvernement issu des élections des 3 et 17 novembre 1996 (coalition de plusieurs partis de centre droit, d'une formation sociale-démocrate et du parti représentant la minorité hongroise) a promis d'éliminer les "barrières bureaucratiques" et d'atténuer les mesures protectionnistes qui freinaient, jusqu'à présent, ces investissements.


Pour obtenir le Dicţionar pentru afaceri, appeler Maria Dipşe au numéro suivant : (00) (40) (1)781 0223


(Le Journal du TRADUCTEUR n° 23 de janvier 1997)

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