LANGUE FRANÇAISE

"Mots d'Or" ou "Carpette anglaise" : des prix francophones pour les meilleurs et pour les pires

Chaque année, des prix décernés en novembre à Paris, avec la participation de l'UPF, récompensent le meilleur et dénoncent le pire. Les Mots d'Or - porteurs d'espoir - distinguent des agents actifs d'une francophonie vivante et enthousiaste dans les zones à haut risque de pensée unique que sont les mondes de l'économie, des sciences et des médias. La "Carpette anglaise" brocarde des agents nocifs que l'on croyait amis : ces personnes d'influence qui, du haut de leur position, prêchent le mauvais exemple.

D‘abord le pire. Le prestigieux Groupe français des Hautes études commerciales (HEC) s’est fait bien odieusement remarquer par l’Académie de la Carpette anglaise, quand son directeur général, M. Bernard Rarnanantsoa, a ironisé, en décembre de l’année dernière, sur l’adaptation du français aux échanges mondiaux. L’affirmation "Dire que le français est une langue internationale de communication comme l’anglais prête à sourire aujourd’hui" lui vaut la rampante distinction 2003. Le 12 novembre dernier, l’Académie a donc déroulé, devant le responsable de la formation des élites futures du commerce français, cette carpette, tapis rouge de la trahison culturelle, que M. Ramanantsoa foule à son tour après les deux Jean-Marie, et non des moindres, qui l’ont précédé sur cette mauvaise voie : Colombani, patron du Monde et Messier, ex-patron de Vivendi Universal, respectivement primés en 2002 et 2001, pour d’équivalentes dérives. Le prix spécial du jury réservé à "des personnalités ou corps constitués de la nomenklatura européenne ou internationale avant collaboré à la propagation de la langue anglaise dans les institutions européennes ou internationales" est décerné au commissaire européen Pascal Lamy, pour "l’utilisation svstématique de l’anglais dans ses fonctions au mépris des règles commu­nautaires", se sont indignés les académiciens de la carpette, en offrant à M. Lamy la succession de son collègue Romano Prodi, épinglé en 2002 pour semblable trahison. Le Prix de la Carpette anglaise est attribué chaque année par l’académie du même nom (émanation de l’association "Droit de comprendre"), présidée par le journaliste Philippe de Saint-Robert. Selon cette informelle et non moins spirituelle institution, la carpette stigmatise, chez un membre des "élites françaises", un "acharnement à promouvoir la domination de l’anglo-américain en France au détriment de la langue française". Il distingue plus spécialement "les déserteurs de la langue française qui ajoutent à leur incivisme linguistique une veule soumission aux puissances financières mondialisées, responsables de l’abaissement des identités nationales, de la démocratie et des systèmes sociaux", selon l’Académie. Fermez le ban !

LES MOTS D’OR

Oublions maintenant les tristes carpettes et tournons-nous vers le meilleur. Vingt-deux médailles ont été remises, le 20 novembre dernier à Paris, à des Francophones qui, un peu partout dans le monde et par leur propre initiative, font vivre la langue française et la diversité culturelle dans ces milieux si sensibles de l’économie, des sciences, de la technologie ou des médias. Un petit guide d’alsacien, un lexique «iaai» (la langue d’Ouvéa, petite parcelle insulaire de Nouvelle Calédonie), les milliers de pages du premier Dictionnaire du français des affaires ou un simple mot : toutes les tailles, toutes les catégories sont dignes d’un Mot d’Or, parce qu’elles sont autant de lueurs d’espoir pour la survie d’un monde aux cultures diverses.

La 16e journée du français des affaires

La proclamation des Mots d’or est le point d’orgue de la Journée annuelle lancée en 1987 par l’association "Actions pour promouvoir le français des affaires" (APFA), à I’ initiative de son infatigable président Jean­Marcel Lauginie. Cette 16e journée, co-présidée par MM. Bernard Cerquiglini, délégué général à la langue française et aux langues de France (ministère de la Culture) et Jean Saint-Geours, président de la commission spécialisée de terminologie et de néologie économique et financière (ministère de l’Économie, des Finances et de l’Industrie), se tenait pour la première fois au siège de l’Agence intergouvernementale de la francophonie (AIF). Langues sango, basque, francique, swahili, catalan, occitan, bambara... étaient au programme des communications de la 16e journée de l’APFA, consacrée aux "langues de la francophonie au cœur de la mercatique personnalisée". L’accent était justement mis cette année sur les langues transfrontalières, ces langues régionales, supra nationales et anciennes, qui ne sont pas, comme trop souvent on le laisse dire, "des langues de grand-mères". Pour le délégué aux langues de France, elles sont toujours des langues de commerce, d’emploi, de sciences et de techniques, parce qu’elles "disent le monde moderne". Mais elles resteront d’actualité "à condition qu’elles puissent énoncer l’universel", admet M. Cerquiglini. Et pour cela, il faut une volonté. L’exemple de la réussite vient de haut, aime à rappeler l’efficace président de I’APFA qui décernerait volontiers un Mot d’Or posthume au président français Georges Pompidou pour avoir osé parler à la télévision de "produit national brut" quand l’économie ne se mesurait chez nous que dans la langue de l’Oncle Sam. En s’adressant aux citoyens dans leur langue, alors que l’élite économique s’isolait dans et par son jargon anglo-saxonnant, le premier des citoyens français montrait que le langage du plus fort n’est pas toujours le meilleur. S’exprimer dans sa langue pour parler économie et finances n’est ni ridicule, ni rétrograde, ni prétentieux, ni plus difficile... Si les journalistes jouent un rôle actif dans la persistance ou l’innovation de mots "que tout le monde comprend", le corps politique, hélas, à commencer par les ministres eux-mêmes, ignorant l’exemple de Pompidou "ne nous aident pas beaucoup", a déploré M. Saint-Geours.

Alain Garnier

Lauréats pour la Presse écrite :
Naïri Nahapétian, "La consommation citoyenne", Alternatives Économiques. - Jackson Noutchie-Njiki, dossier "Commerce équitable" dans Planètes Jeunes. - Katia Vilarasau, "Les entreprises en quête d’éthique" et lexique dans Valeurs mutualistes. - Henri Dupuis, pour l’emploi du mot essaimage au lieu de "spin off" dans Athéna. - Huu Ngoc, "L’identité nationale face à la mondialisation", Le Courrier du Vietnam. - Marie-Paule Higounet, numéro spécial langue française de la Revue de l’ANM-ONM.

(La Gazette de la presse francophone - janvier 2004)

Sommaire des articles de presse de 2004
Sommaire de la revue de presse
Sommaire du Mot d'Or
Sommaire général