Importance du français dans le monde des affaires


Auteur : Jean Marcel LAUGINIE, Agrégé des techniques économiques de gestion, Président-fondateur, en 1984, de l’association APFA (actions pour promouvoir le français des affaires) sous le patronage de la Délégation générale à la langue française et aux langues de France (DGLFLF).


À l’heure de la « mondialisation-américanisation » pour reprendre l’expression de Marc Favre d’Echallens, le français a-t-il encore une place dans le monde des affaires ?

Formulée ainsi, cette question appelle une réponse attendue... mais jamais prouvée, sinon par des images convenues « La langue française serait en perte de vitesse », « L’anglais serait conquérant »...

Or le constat, tant pour le présent que pour l’avenir, réalisé pour la première fois en 1997/2000 par notre association Actions pour promouvoir le français des affaires (APFA), nous dit le contraire.

C’est devant les résultats de cette étude « État et avenir du français des affaires dans le monde » que notre hypothèse iconoclaste s’est faite jour : « Et si le monde des affaires était celui où, dans l’intérêt même des entreprises, le français aurait un très bel avenir ? ».

Le cheminement de la preuve a été progressif : de la recherche de bases scientifiques aux sources renouvelées de l’efficacité entrepreneuriale en passant par la vigueur de la créativité terminologique de la langue française dans le monde des affaires.

Auparavant, une clarification s’impose : de quel français s’agit-il ?


Le français des affaires relève-t-il de la langue générale ou de la langue spécialisée ?

Les affaires couvrent le domaine des activités humaines en le limitant aux activités agricoles, industrielles, commerciales, financières et de gestion.

Ainsi défini, le monde des affaires pratique une langue, celle de ses propres acteurs économiques, qui devient en conséquence une langue spécialisée.

Par analogie avec la formation des prix sur le marché, la langue des affaires est la résultante de la rencontre de la langue des offreurs et de celle des demandeurs. Elle est sous l’influence des multiples environnements des marchés des biens et services : médiatique, culturel, économique, juridique. Ces influences sont passionnantes à étudier au cours des siècles et des millénaires, par exemple pour le monde occidental, du marché aux temps préhistoriques du silex jaune du Grand Pressigny en Touraine aux théories modernes du management (prononcé à la française), en passant par le code d'Hammourabi, les codes napoléoniens et l’essor de l’économie de marché.

Parmi les langues des affaires qui en résultent, au passé si lointain et si riche, quelle place est-il fait à la langue française des affaires, langue spécialisée, que nous appelons le français des affaires ?

Un analyse approfondie s’imposait sous la forme rigoureuse d’un état des lieux.


« État et avenir du français des affaires dans le monde » : le constat

En 1997 pour la dixième Journée du français des affaires, qui s’est tenue au Ministère de l’Économie, des Finances et de l’Industrie, le Ministère des Affaires étrangères a permis à notre association, APFA, d’établir un premier « État du français des affaires dans le monde » que nous avons réactualisé en 2000.

L’étude, diffusée auprès des conseillers culturels, des conseillers commerciaux et des membres de l’APFA, portait sur les entreprises, sur les lexiques bilingues de vocabulaire des affaires et sur l’enseignement du français des affaires.

Le taux élevé des réponses provenant de 105 pays a déjà été une heureuse surprise. Ce net signe d’intérêt s’est trouvé confirmé par la qualité des commentaires.

Pour le dépouillement des questionnaires, nous avons divisé le monde en trois groupes de pays :

- le groupe A des pays dont la langue la plus utilisée est le français (32 questionnaires),
- le groupe B des pays dont la langue la plus utilisée est l’anglais (25 questionnaires),
- le groupe C des pays dont la langue la plus utilisée n’est ni le français, ni l’anglais (48 questionnaires).

Les experts consultés ont également donné leur appréciation sur la tendance à dix ans qui devrait marquer, selon eux, l’évolution du français des affaires dans le monde.

Voici les conclusions principales de cette étude :

La pratique du français des affaires par les entreprises

Le but était de déterminer, non seulement la place que les entreprises françaises accordent au français, mais aussi leur attitude vis à vis de la langue du pays d’accueil en sachant qu’en 1997 il commençait seulement à être admis que la réussite commerciale à l’étranger est très liée à la volonté de s’intéresser à la culture et donc à la langue du pays partenaire.

- Dans les négociations commerciales :

36 % des entreprises françaises emploient, à l’étranger, la langue française (de 80 % pour le groupe A à 8 % pour le groupe B) avec une accentuation lorsqu’elles sont en position d’achat pour le groupe C (24 % contre 16 % en position de vente) ce qui traduit bien la position, en principe dominante, de tout acheteur.

Plus de la moitié des entreprises françaises (52,5 %) emploient la langue du pays d’accueil (près de 70 % pour le groupe B, ce qui est normal, mais plus de 40 % pour le groupe C, ce qui est une surprise).

Dans les dix ans à venir ce pourcentage va augmenter ou se stabilisera pour 69 % des opinions.

La rédaction des contrats commerciaux, en français et dans la langue du pays d’accueil, est déjà réalisée par 41 % des entreprises, avec un point faible pour le groupe B (20 % seulement) ; par contre les pourcentages de 45 % à l’achat et de 47 % à la vente pour le groupe C constituent un phénomène à souligner, d’autant plus qu’il s’amplifiera dans les 10 années à venir (moins de 10 % des opinions envisagent une diminution).

- Dans les foires et salons professionnels :

Le recours à la langue française et à la langue du pays d’accueil pour la documentation technique, promotionnelle et pour la publicité reste trop faible pour le groupe B (18 %) et encore faible pour le groupe C (32 %) ; par contre, l’évolution à dix ans est nettement favorable, en particulier pour le groupe C (64 % des opinions privilégient l’augmentation du pourcentage, en particulier pour les pays lusophones, hispanophones et les pays de l’Europe centrale).

- L’emploi de la langue du pays d’accueil :

Notre propos précédent est largement confirmé : pour 89 % des entreprises françaises, il s’agit d’un élément favorable à la pérennité des actions commerciales (100 % pour le groupe B ce qui est normal, mais par contre les 95 % pour le groupe C sont révélateurs de l’évolution de la mentalité entrepreneuriale).

- L’encouragement à apprendre la langue française :

10 % pour le groupe B constituent certainement un point faible, tandis que les 42 % du groupe C recouvrent des situations très contrastées assez bien éclairées par ce commentaire : « cela est très difficile à dire, mais ce n’est pas la plupart du temps une priorité de la direction ».

L’existence de lexiques bilingues pour le vocabulaire des affaires

Dans la moitié des pays, on ne relève pas l’existence de lexiques bilingues des affaires (français/langue du pays d’accueil) et les projets d’édition sont très rares. Leur demande sera de plus en plus forte.

Les lexiques existants se caractérisent par une excellente connaissance des termes de pointe c’est-à-dire des néologismes récents ; par exemple, voici des pourcentages de présence : coentreprise (87 %), crédit-bail (90 %), mercaticien (79 %), mercatique (84 %), publipostage (86 %).

L’enseignement du français des affaires

Dans l’enseignement secondaire, dans 42 % des pays, on relève l’existence d’un enseignement du français des affaires (de 66 % pour le groupe A à 22 % pour le groupe B) avec une moyenne de 3 300 élèves (sans tenir compte du Canada (Québec) où le nombre d’élèves est très important) ce qui représente 30 % des élèves susceptibles d’être intéressés. Pour les dix ans à venir, une très nette tendance au développement (près de 60 % des opinions) est annoncée tant pour le groupe A (61 %) que pour le groupe B (58 %) et le groupe C (56  %).

Dans l’enseignement universitaire, la présence du français des affaires est déjà forte (80 % des pays) avec 430 étudiants en moyenne (sans tenir compte du Canada (Québec) ce qui représente 37 % des étudiants susceptibles d’être intéressés. La tendance au développement pour les dix ans à venir est encore plus forte que pour l’enseignement secondaire, de l’ordre de 70 % des opinions émises.

En formation continue, on note une nette présence du français des affaires (70 % des pays) au bénéfice de 110 apprenants en moyenne (sans tenir compte du Canada (Québec)), avec une très forte tendance au développement pour les dix ans à venir (presque 80 % des opinions émises).

Ce premier « État du français des affaires dans le monde » montre que les atouts de la langue française en tant que langue de l’entreprise, qui apparaissent déjà bien affirmés, seront renforcés par des actions :

de vigilance :

pour l’emploi de la langue française dans les négociations commerciales en position de vendeur et dans la rédaction des contrats commerciaux ainsi que dans la documentation pour les pays dont la langue la plus utilisée est l’anglais ;

pour l’initiation à la langue française dans ces même pays ;

pour l’initiation à la langue du pays d’accueil dans les pays dont la langue la plus utilisée est le français ;

d’accompagnement du développement prévu, dans les dix ans à venir :

de l’emploi de la langue des pays partenaires dans les négociations commerciales ;

de l’emploi de la langue française dans la rédaction des contrats commerciaux pour les pays dont la langue la plus utilisée n’est ni le français, ni l’anglais ;

de l’édition de lexiques bilingues des affaires.

Ces actions engagent déjà le futur.


Des bases scientifiques

L’avenir de la langue française parmi les langues des affaires se présente ainsi sous de bons auspices d’autant plus qu’il se nourrit de bases scientifiques aujourd’hui accessibles : celles d’espace économique, plus récemment de mercatique terminologique et du mythe de la monolangue.

Espace économique et espace linguistique

François Perroux (1903-1987) distingue trois espaces économiques :

- comme contenu de plans : les plans des décideurs économiques ;

- comme champ de forces : les relations commerciales, les échanges commerciaux ;

- comme ensemble homogène fondé sur le critère de la langue : « La langue est un élément de l’espace économique comme ensemble homogène : la connaissance, la pratique des différentes langues utilisées dans un espace économique assurent une plus grande coopération entre les acteurs de l’économie ».

Ainsi, par la langue, l’identité est établie entre espace économique et espace linguistique. Cette prise de conscience que la langue peut être le premier ciment de grands espaces économiques est un atout pour l’entreprise qui aborde l’espace économique francophone avec ses 170 millions de locuteurs ; il en est de même pour l’espace lusophone ou encore hispanophone.

La mercatique terminologique

La mercatique, définie en 1973 par François PERROUX et Jean FOURASTIÉ, consiste à détecter les besoins des consommateurs pour adapter les produits offerts.

La mercatique terminologique, c’est donc la détection des besoins terminologiques avec une adaptation qui porte sur le vocabulaire employé. En s’inspirant de l’excellent ouvrage « Entre signe et concept » (édité par les Presses Sorbonne Nouvelle) de Loïc DEPECKER, titulaire de la première chaire de terminologie générale à la Sorbonne à Paris, il s’agit de rechercher le meilleur signe correspondant au concept défini.

La construction du français des affaires est ainsi scientifiquement assurée. Cela est essentiel quand on sait qu’en moyenne chaque mois plus de 30 termes des affaires, en général d’origine anglo-américaine ou franglaise, sont à traiter.

Le mythe de la monolangue

Claude HAGÈGE, Professeur de théorie linguistique au Collège de France, démontre brillamment dans son ouvrage « Le français et les siècles » (Éditions Odile Jacob), page 251, « L’illusion de la langue universelle, dont l’anglo-américain incarne l’avatar moderne ».

Ce mythe de la monolangue est encore vivace dans le monde des affaires. Il coûte très cher.

Voici un témoignage personnel :

Je me trouvais à Valence, en Espagne, pour la cérémonie du Mot d’Or en 1992. Un salon portant sur la matériel d’irrigation venait de se terminer. Le stand français n’offrait que des notices en anglais tandis que sur le stand néerlandais qui lui faisait face on pouvait être informé en néerlandais, en anglais et en valencien ! La fréquentation des deux stands fut en conséquence !

Faut-il rappeler que l’anglais, en tant que langue véhiculaire, est multiple et que ces jargons anglais ne se prêtent pas aux exigences d’une négociation rigoureuse ?

Les techniques de traduction, grâce aux progrès de l’informatique, accélèrent la fin de ce mythe. Même l’écriture idéographique de la langue chinoise est saisie au clavier des ordinateurs aisément, comme le montre Léon Vandermeersch, Directeur d’études à l’École pratique des hautes études, dans le numéro 48 de Panoramiques.


Les sources renouvelées de l’efficacité entrepreneuriale

L’efficacité des entrepreneurs et des manageurs, c’est-à-dire leur capacité à définir et à réaliser des objectifs, longtemps centrée sur les techniques traditionnelles de gestion, se nourrit prioritairement à de nouvelles sources :

- la recherche d’une communication claire, transparente liée au rôle accru des médias et des diverses formes de l’information depuis une quarantaine d’années qui a provoqué une irruption du monde de l’entreprise dans la vie quotidienne accompagnée par la diffusion massive des méthodes, des techniques, des savoir-faire des praticiens de l’entreprise auprès du grand public. Les professionnels se sont ainsi trouvés dépossédés de leur langage propre, la langue des initiés ; ils ne pouvaient plus être propriétaires de leurs termes spécifiques qui sont diffusés de façon brute et abrupte, sans avoir eu le temps de se transformer en mots compris par tous ; les journalistes, remarquables passeurs de mots, ne sont pas en cause : ils n’ont ni le temps ni la vocation de faire le travail des terminologues. Citons, par exemple les déboires du « marketing » qui s’est éloigné du sens rigoureux de la mercatique en devenant un concept ambigu et flou, tant pour le grand public à travers les médias et de la propre expérience de consommation de chacun, que pour les spécialistes :

- du « marketing bancaire », qui est un pré-placement, au « marketing physiologique » qui est un test d’émotions, au « marketing viral » qui est le simple bouche à oreille électronique et au tout récent « marketing réenchanté » qui relève de l’offre et non de la demande !

- le « marketing-management » de P. Kotler qui consiste à adapter la demande aux produits, c’est-à-dire l’inverse de ce que devrait être le « marketing » ;

- ou encore le « upstream direct marketing » qui part des besoins pour adapter les produits, ce qui devrait être la définition du seul « marketing ».

- l’article dans la Revue française de gestion (n° 125 de septembre-octobre 1999) « Un marketing sans paradigme » d’André BOYER, professeur de sciences de gestion à l’Université de Nice , est remarquable ; en voici 3 extraits : « Le marketing, une justification, la bonne conscience du profit à tout prix », « L’observation des agissements des praticiens du marketing ne laisse aucun doute sur les tentatives de manipulation des acheteurs potentiels », « Dire que le marketing a pour objectif de répondre aux besoins du consommateur relève du sophisme » ;

- Au cœur même du « marketing », dans la dernière livraison de la « Revue française de marketing » de novembre 2003, Olivier Badot et Bernard Cova en conclusion d’un article sur le « néo-marketing » vont même jusqu’à écrire : « N’y a-t-il pas, dans tous les cas, une sorte de manipulation de plus en plus fine et habilement organisée du quotidien des consommateurs ? Si certains interprètent le marketing expérentiel et ses dérivés détaillés ici comme une sur-manipulation du consommateur, d’autres y voient cependant un dispositif plus complexe encore : une compromission tacite du consommateur plus qu’une manipulation (Rémy 2002).

- Le regretté Pierre Hazebroucq, Secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences commerciales, qui nous a quittés en 2003, apparaît ainsi comme un visionnaire lorsque dès la 1ère édition du Dictionnaire commercial de l’Académie, en 1979, il affirmait dans l’introduction : « Les Anglo-Saxons ont pu, sans difficultés, innover en employant « marketing » pour désigner tout ce qui a trait à la manipulation du marché ».

- La fonction commerciale n’a rien à gagner à se laisser enfermer dans ce non-paradigme qu’est devenu le « marketing ». Au bout du compte, elle prend le risque du rejet du consommateur et de la perte de sens de la démarche entrepreneuriale : comment, en effet, peut-on mêler dans un même concept les techniques d’écoute et de satisfaction du client avec les techniques d’influence et de manipulation de ce même client ?

- A contrario, dès 1973, le beau travail de définition du concept de mercatique par François PERROUX et Jean FOURASTIÉ, (officialisé bien plus tard par l’arrêté de terminologie du 8 février 1987, publié au Journal Officiel du 2 avril 1987) prend ainsi tout son sens : « Ensemble des actions destinées à détecter les besoins et à adapter en conséquence et de façon continue la production et la commercialisation ». De façon plus développée, « la mercatique est conçue comme l’ensemble des actions qui ont pour objectif de prévoir ou de constater (et, le cas échéant, de stimuler, susciter ou renouveler) les besoins du consommateur dans une catégorie de produits ou de services et de réaliser l’adaptation continue de l’appareil productif et de l’appareil commercial d’une entreprise aux besoins ainsi déterminés ». Grâce à eux, des générations d’élèves et d’étudiants des formations tertiaires des baccalauréats et des sections de techniciens supérieurs relevant de l’économie et de la gestion, à raison de plus de 200 000 par an, ont bénéficié d’une solide formation en évitant, par la clarté de la définition, les errements du « marketing » et devenir ainsi d’efficaces mercaticiens.

- L’exemple de ce pauvre « marketing » vaut aussi, bien qu’à un degré moindre, pour le « benchmarking », le « coaching », l’« outsourcing », les « front-office », « back-office », « middle-office », la série des « mix », des « B2B », « BtoBtoC », « BtoA », des « cross » ou encore des « e-... » tels que « l’ e-learning ».

- En paraphrasant le philosophe Étienne Bonnot de Condillac, pour qui « La science était d’abord une langue bien faite », on peut dire que le management (prononcé à la française), la direction et la gestion des entreprises doivent se fonder d’abord sur une langue bien faite. La transparence souhaitée par les organisations commence par là. L’exigence de définitions claires devient la pierre angulaire de la fonction entrepreneuriale.

- les nouveaux paradigmes des années quatre-vingt, la culture d’entreprise, et de la fin des années quatre-vingt-dix, la gestion du savoir, des connaissances tacites, ont pour ciment la langue qui est la garantie de la compréhension mutuelle ;

- la volonté de s’intéresser à la culture et à la langue du client en faisant le choix d’un monde où la diversité des cultures et des langues crée la richesse et permet la compréhension des autres. L’efficacité à long terme de l’entreprise, c’est-à-dire sa pérennité, est liée au maillage des cultures d’entreprise, des comportements et des mentalités. Ainsi, Claude CHOLLET, Directeur général de l’entreprise pharmaceutique Beaufour Ipsen, premier Mercaticien d’Or en 1996, a fait le choix de ce chemin d’avenir : « Vivre l’aventure du français dans une stratégie du plurilinguisme ».

Quand le maillage des cultures, et donc des langues, n’est pas élevé au rang stratégique, l’incompréhension rôde comme l’illustre cet autre témoignage personnel relatif à l’échec du rapprochement entre Renault et Volvo : une professeure suédoise qui enseignait le français des affaires aux cadres de chez Volvo s’est vu retirer son cours, dès le début des pourparlers, sous prétexte que tout le personnel se mettrait dorénavant à l’anglais ! Alors qu’apprendre le suédois en France et le français en Suède aurait été une décision hautement stratégique dont le résultat avait plus de chance d’être gagnant-gagnant. La leçon a été retenue pour le mariage, cette fois-ci réussi, avec Nissan : la culture japonaise n’a pas été oubliée !

Proposer des produits français, en anglais, à des Brésiliens ou à des Japonais (5 % de la population parle anglais !) est une « aberration commerciale » selon Claude HAGÈGE ; c’est certainement une forme de mépris de la culture portugaise et de la culture japonaise. Cela relève de la stratégie du type « faire un coup » sans lendemain. L’exemple des entreprises japonaises qui n’ont pas hésité à faire séjourner leur personnel dans un pays étranger pendant plusieurs années pour s’imprégner des cultures et en premier lieu de la langue, afin d’être là, au moment propice quand une aubaine se présentera est à méditer ! Il en est de même pour la Compagnie IBM qui, en 1955, a eu la sagesse de s’adresser au Professeur Jacques PERRET de la Sorbonne pour lui demander de bien vouloir rechercher un équivalent de « computer » correspondant à la culture française. Ordinateur fut proposé, et adopté immédiatement par IBM.

Cette attention à la langue de l’acheteur, indépendamment du respect élémentaire qui lui est dû, largement évoquée dans notre partie « État et avenir du français des affaires », rejoint aussi l’efficacité contractuelle très bien traduite par l’avocat Philippe GINESTIÉ lors de la 3ème Journée du français des affaires (La langue des contrats, Paris, octobre 1990) sous la forme de la triple unité de la langue, la langue du contrat, la langue du droit applicable, la langue du procès, avec cette interrogation plus générale : « Que serait une civilisation dans laquelle le droit serait exprimé dans une langue étrangère ? ». On devine de quelle langue il s’agit !


La vigoureuse créativité terminologique du français des affaires

Une politique terminologique nataliste, chère à Alfred SAUVY, est en œuvre au bénéfice, en particulier, du français des affaires grâce :

- à l’action des pouvoirs publics, la Délégation générale à la langue française et aux langues de France (DGLFLF) ; la Commission ministérielle de terminologie économique et financière créée en 1970 devenue en 1996, Commission spécialisée de terminologie et de néologie, butine dans le monde professionnel plus de 300 termes par an pour les traiter ; ainsi, parmi les derniers-nés, on relève : l’économie en réseau (« net economy »), le mentor et le mentorat (« coach et coaching »), l’aide en ligne (« hot line »), la jeune pousse (« start up »), la famille de la mercatique qui s’accroît de 13 entrées, la gestion de la relation client (GRC) («  customer relationship management – CRM »), la gestion du savoir (« knowledge management »), l’alerte aux résultats (« profit warning »), l’EBE-excédent brut d’exploitation pour le très long « EBTIDA » anglais (« earnings befor interests, taxes, depreciation and amortization ») ou encore la richesse des équivalents de « leadership » : primauté, domination, prépondérance, prédominance et suprématie ; l’Office de la langue française du Québec n’est pas en reste, en montrant l’exemple depuis 1977, avec les très heureux bavardoir et dépanneur par exemple ;

- aux services de terminologie des entreprises (cas fréquent au Québec), aux institutions, par exemple la Maison de la Francité à Bruxelles, et aux associations, c’est le cas de l’APFA (Actions pour promouvoir le français des affaires), association créée en 1984 sous le patronage de la DGLFLF.

L’APFA et Les Mots d’Or :

- faire connaître et faire apprécier les mots nouveaux du monde des affaires, tels sont les objectifs de l’APFA ; nos accordéons en carton glacé, 1 000 Mots d’Or pour les affaires (dont la 9ème réédition de 2002 renferme, après deux ans seulement, 304 modifications dont 195 entrées nouvelles !), et les Mots-clés des affaires en 27 langues, sont très appréciés ; un troisième accordéon regroupera fin 2004 douze langues des affaires transfrontalières et transnationales de la Francophonie (basque, catalan, flamand occidental, francique, occitan, bambara, créole de l’océan Indien, lingala, peul, sango et swahili) ; notre site www.presse-francophone.org reçoit plus de 700 visites par jour.

Les Mots d’Or sont des signes de reconnaissance pour saluer la volonté d’entreprendre fondée d’abord sur la créativité dans la maîtrise du vocabulaire des affaires en français et dans chaque langue maternelle. Ils ont réuni 475 501 participants dans 42 pays et 59 701 lauréats depuis 1988 . L’auteur des sujets est Jean-Marc CHEVROT, Inspecteur d’Académie-Inspecteur pédagogique régional (IA-IPR) honoraire d’économie et gestion, inventeur du conte terminologique adapté à un public francophone mais aussi francophile. En novembre, les meilleurs lauréats de chaque pays sont également honorés à Paris, grâce au patronage de l’Agence Intergouvernementale de la Francophonie et de la DGLFLF, lors de la Journée du français des affaires au cours de laquelle des Mots d’Or sont aussi décernés aux professionnels : citons par exemple, en 2003 Michel GIRARDIN, Directeur Adjoint du FIAP-Jean Monnet pour ses initiatives de maillage des cultures, Fabrice DRUELLE de chez Requisite Technology à Twickenham en 2001 et Jennifer GADENNE, Fondatrice de « Sherpagroup-Accompagner la performance » en 2002 pour leurs activités de veille terminologique ou encore, toujours en 2002, le Groupe Les Coopérateurs de Normandie-Picardie pour l’enseigne du Mutant « Le vrai discompte français » après Jérôme BÉDIER président de la Fédération des entreprises du commerce et de la distribution en 1996 pour son excellente attention aux néologismes et le Groupement des Mousquetaires pour l’ensemble de ses enseignes en 1994.

- Chaque année, les lauréats découvreurs de mots et entrepreneurs du futur enchantent les jurys. Citons le géantillon (échantillon de très grande taille), les journaux renifleurs (journaux gratuits qui recherchent le client), la génération de la toile, mais aussi « la machine à fabriquer de la bonne humeur », « la création d’un papier parfumé pour inciter les élèves à ouvrir leurs livres » et cette très belle définition offerte par Oumar SALL de Dakar : « La mercatique, c’est l’art de dompter l’âme du marché ».

- En 2000, la création des Mots d’Or des Jeunes entrepreneurs poètes fait le pari que la communication de l’entreprise du 3ème millénaire peut se nourrir de poésie. Le deuxième recueil vient d’être publié en 2003 avec une préface « Les mots ont besoin que nous les aidions à naître » de Miroslawa WIELOSZ, meilleure lauréate 2001 pour la Pologne ; il s’ouvre sur un poème « Être ou ne pas être entrepreneur » de Zohrak ATABEKIAN, pionnier du Mot d’Or en Arménie.

Déjà bien implanté dans le monde, le français des affaires progressera fortement, porté par des acteurs économiques pour qui « le dialogue, le commerce des langues, le pluralisme sont l’avenir de la francophonie », selon la belle formule de Bernard CERQUIGLINI, Délégué général à la langue française et aux langues de France, le 15 février 2000 à l’Université de tous les savoirs.

(Panoramiques n° 69 du 4ème trimestre 2004 : L'avenir s'écrit aussi en français)

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