Exercices étymologiques des sujets du mot d’or

Certains sujets du Mot d’Or comprenaient un exercice étymologique. Les candidats devaient choisir, en mettant une croix dans la case correspondante, l’origine étymologique qui leur semblait être la bonne pour deux ou plusieurs mots du français des affaires.

Vous pouvez vous tester sur quelques uns de ces exercices.

Auteur : Jean Marc CHEVROT.

Results

#1. Ordinateur

Étymologie du mot ORDINATEUR : ordinateur (ancien français)…

mais si ordinateur a bien pour étymologie le mot ordinateur de l’ancien français, celui-ci provient lui-même de l’évolution du mot latin ordinator. Ordinateur avait autrefois le sens d’ordonnateur, personne qui dispose, qui règle selon un ordre. Dans l’Église catholique, il avait aussi le sens d’ordinant, celui qui confère un ordre ecclésiastique.

En 1954, la société IBM France voulait trouver un nom français pour sa nouvelle machine électronique destinées au traitement de l’information (IBM 650), en évitant d’utiliser la traduction littérale du mot anglais « computer » (« calculateur » ou « calculatrice »), qui était à cette époque plutôt réservé aux machines scientifiques. Aux États-Unis, les nouvelles machines de traitement automatique de l’information (capables de faire aussi du traitement de texte, du dessin, etc.) étaient appelées « electronic data processing systems » (EDPS) ou « data processing machines ».

Un cadre de la société conseilla de consulter un de ses anciens professeurs, Jacques Perret, titulaire de la chaire de philologie latine à la Sorbonne. Le professeur Perret répondit par une lettre du 16 avril 1955, dont la lecture donne un exemple intéressant de recherche terminologique :

Que diriez vous d' »ordinateur » ? C’est un mot correctement formé, qui se trouve même dans le Littré comme adjectif désignant Dieu qui met de l’ordre dans le monde. Un mot de ce genre a l’avantage de donner aisément un verbe, « ordiner », un nom d’action, « ordination ». L’inconvénient est que « ordination » désigne une cérémonie religieuse ; mais les deux champs de signification (religion et comptabilité) sont si éloignés et la cérémonie d’ordination connue, je crois, de si peu de personnes que l’inconvénient est peut-être mineur. D’ailleurs votre machine serait « ordinateur » (et non ordination) et ce mot est tout a fait sorti de l’usage théologique.

« Systémateur » serait un néologisme, mais qui ne me paraît pas offensant ; il permet « systémation » ; mais « systémer » ne me semble guère utilisable.

« Combinateur » a l’inconvénient du sens péjoratif de « combine » ; « combiner » est usuel, donc peu capable de devenir technique ; « combination » ne me paraît guère viable à cause de la proximité de « combinaison ». Mais les Allemands ont bien leurs « combinats » (sorte de trusts, je crois), si bien que le mot aurait peut-être des possibilités autres que celles qu’évoque « combine ».

« Congesteur », « digesteur » évoquent trop « congestion » et « digestion »

« Synthétiseur » ne me paraît pas un mot assez neuf pour designer un objet spécifique, déterminé comme votre machine.

En relisant les brochures que vous m’avez données, je vois que plusieurs de vos appareils sont désignés par des noms d’agents féminins (trieuse, tabulatrice). « Ordinatrice » serait parfaitement possible et aurait même l’avantage de séparer plus encore votre machine du vocabulaire de la théologie.

Il y a possibilité aussi d’ajouter à un nom d’agent un complément :

« ordinatrice d’éléments complexes » ou un élément de composition, par ex. « sélecto-systémateur ». « Sélecto-ordinateur » a l’inconvénient de deux « o » en hiatus, comme « électro-ordinatrice ».

Il me semble que je pencherais pour « ordinatrice électronique »…

IBM France retint le mot ordinateur et chercha au début à protéger ce nom comme une marque. Mais le mot fut facilement et rapidement adopté par les utilisateurs et IBM France décida au bout de quelques mois de le laisser dans le domaine public.

On peut certes épiloguer sur le choix du terme : un ordinateur met-il vraiment en ordre ce qu’on lui confie ? De ce point de vue, ce choix n’est pas plus critiquable que celui du mot « computer », finalement retenu en anglais (un ordinateur n’est pas seulement une machine à calculer). L’avantage du mot ordinateur est que son sens ancien et son sens religieux ne sont pas connus par la plupart des utilisateurs et qu’il est donc sans ambiguïté pour eux.

Le mot a d’ailleurs été transposé en espagnol (ordenador) et en catalan (ordinador). Les autres langues romanes ont choisi de construire un néologisme à partir des mots latins calculator et computator : computadora en espagnol d’Amérique latine, calcolatore en italien, computador en portugais et calculator en roumain.

#2. Rémunération

Étymologie du mot RÉMUNÉRATION : muneratio (latin).

Le mot latin « Muneratio » signifiait largesse, cadeau. Rémunération avait autrefois le sens de récompense.

#3. Manageur

Étymologie du mot MANAGEUR : manager (anglais).

Le mot anglais manager a été inspiré (au XVIe siècle) par le mot italien maneggiare (avoir en main) qui s’appliquait d’abord aux chevaux. La forme anglaise du mot a sans doute été influencée par le mot français manège (qui a la même origine italienne). Son emploi a très vite été étendu à d’autres activités que le sport équestre et le mot a notamment pris le sens de dirigeant d’entreprise.

Le mot manager a été emprunté en français, au XIXe siècle, pour désigner une personne chargée de conseiller un champion sportif et de gérer ses intérêts matériels et financiers. Au XXe siècle, il a pris également le sens de dirigeant d’entreprise.

Depuis 1973, on préconise d’utiliser la forme manageur, qui devient manageuse au féminin.

L’étymologie de manageur est donc différente de celle des mots ménage (au sens de tout ce qui concerne l’entretien d’une famille, c’est-à-dire de gestion domestique), qui s’écrivait manage au XIIe siècle, et ménager (journalier, « homme de ménage »), qui s’écrivait mainagier au XVe siècle. L’origine de ces mots est un mot latin qui désignait l’habitation, la demeure (mansio).

#4. @ (dit « a commercial » ou « arobase »)

Étymologie du signe @ (dit « A COMMERCIAL » ou « AROBASE ») : ad (latin).

Le signe @ est très ancien. Il résulte de la ligature, sans doute par les copistes du Moyen Âge, des lettres a et d de la préposition latine ad (à). Il a ensuite été utilisé longtemps par les chancelleries devant les noms des destinataires des courriers diplomatiques rédigés en latin.

Il n’est resté ensuite en usage qu’en Amérique du Nord et presque uniquement en comptabilité, pour désigner le prix unitaire sur une facture : 50 articles @ 7 $ (50 articles à 7 dollars pièce). À ce titre, il fut inclus dans les claviers des machines à écrire américaines. De cet emploi vient son nom de « a commercial » (« commercial at »). En français, il vaudrait d’ailleurs mieux écrire « à commercial ».

Lorsque l’inventeur de la messagerie électronique (Ray Tomlinson) chercha en 1972 un caractère pour jouer le rôle de séparateur dans les adresses électroniques (entre le nom de l’internaute et l’adresse de l’ordinateur hôte), il choisit le signe @ parce qu’il était sur les claviers, parce qu’il ne risquait pas de figurer dans les noms propres et parce qu’il signifiait « à ».

Il semble que l’expression typographique « a rond bas » désignait autrefois le @ (le bas de la casse des imprimeurs contenant les lettres minuscules, ils ont pris l’habitude de les appeler « bas de casse »).

C’est vraisemblablement une déformation de cette expression et une confusion avec le mot espagnol « arroba » (arobe ou arrobe en français, mesure de poids ou de volume qui était peut-être représentée par un symbole voisin) qui ont conduit aux nombreuses appellations que l’on rencontre aujourd’hui dans notre langue : arobe, arrobe, arobas, arobase, arrobas, arobace, etc. La moins mauvaise, d’un point de vue étymologique, serait peut-être « aronbas ».

Certains croient avoir trouvé l’origine du mot arobas dans le « Trésor du Félibrige », lexique de la langue d’oc publié en 1878 par Frédéric Mistral : le mot y apparaît comme une forme régionale de arabast ou alabast (« aile du bât »), sorte de crochet qui sert à attacher les sacs sur le bât des ânes.

Comment faut-il prononcer le signe @ ? En latin, ad ! En anglais, at ! En français, ce serait chez (c’est un des sens du mot latin « ad ») qui semblerait la meilleure solution puisque le signe introduit le plus souvent l’adresse d’un fournisseur d’accès ou d’un hébergeur. L’adresse « jean-françois.dupont@orange.fr » pourrait ainsi se lire : « jean-françois.dupont chez orange.fr ». Ce serait même mieux que la préposition anglaise « at » qui ne signifie « chez » que lorsqu’elle est suivie d’un nom au cas possessif (« at the grocer’s » : chez l’épicier).

En France, la Commission spécialisée de terminologie et de néologie de l’informatique et des composants électroniques a choisi de préconiser les termes arrobe et arobase.

#5. Grève (droit du travail)

Étymologie du mot GRÈVE (droit du travail) : ancien nom d’une place de Paris.

L’actuelle « place de l’Hôtel-de-Ville » fut appelée jusqu’en 1830 « la place de Grève » ou « la Grève ». Elle descendait alors en pente douce jusqu’au bord de la Seine, d’où son nom de « grève » (rivage de sable ou de gravier), forme moderne du mot latin populaire, d’origine gauloise, « grava ». C’était, sous l’Ancien Régime, le lieu d’exécution des condamnés à mort. Il s’y donnait également des fêtes populaires (feu de la Saint-Jean).

Les ouvriers sans travail se réunissaient sur la place de Grève, sous les galeries formées par les piliers des maisons. C’est là que les entrepreneurs venaient les embaucher. « Faire grève », « être en grève », c’était donc se tenir sur la place de Grève en attendant de l’ouvrage, suivant l’habitude de plusieurs corps de métiers parisiens, ou plus généralement « chercher du travail ».

Quand les ouvriers, mécontents de leur salaire, refusaient de travailler à ces conditions, ils se « mettaient en grève », c’est-à-dire qu’ils retournaient sur la place de Grève en attendant qu’on vienne leur faire de meilleures propositions. « Faire grève » et « se mettre en grève » ont fini par prendre le sens d’abandonner le travail pour obtenir une augmentation de salaire.

Le mot « grève » a été finalement retenu pour désigner la cessation volontaire, collective et concertée du travail par les salariés afin d’exercer une pression sur le chef d’entreprise ou les pouvoirs publics (ce qui est devenu licite après l’abolition du délit de coalition en 1864). Par extension de ce dernier sens, on l’utilise actuellement même en dehors du droit du travail pour désigner toute cessation d’activité dans un but revendicatif (grève de la faim par exemple).

#6. Chèque

Étymologie du mot CHÈQUE : cheque (anglais).

Le mot chèque est une francisation du mot anglais « cheque » (que les Américains écrivent « check »).

Ce mot vient probablement du verbe anglais « to check », qui signifie contrôler, vérifier, enrayer… et qui a comme sens premier celui de « mettre en échec ». Il résulte d’une évolution du mot français ancien « eschec » (« échec ») qui provient lui-même d’une expression persane signifiant « le roi est mort ». La souche ou talon du chèque doit permettre de faire échec aux falsifications.

Certains auteurs donnent comme étymologie au mot « check » le mot arabe « sakk » (peut-être lui-même d’origine persane) désignant un paiement signé. Dans l’empire des califes Abbassides de Bagdad (du 8ème siècle au 13ème siècle), pour réduire les risques liés aux transferts de fonds, les agents du fisc recouraient au paiement signé (sakk), qui était une sorte de chèque, et les commerçants à la lettre de change (hawâla), dont le chèque est d’ailleurs un cas particulier. La lettre de change a ainsi été en usage à Bagdad bien avant qu’elle ne soit utilisée en Europe à la fin du Moyen Âge. Cette étymologie est cependant peu vraisemblable car l’utilisation du mot « cheque » (ou « check ») est relativement récente (18ème siècle). On peut penser que les Templiers (au 12ème siècle) et les banquiers lombards (au 13ème siècle) ont emprunté l’idée de la lettre de change aux banquiers de Bagdad (qui étaient probablement juifs car l’Islam interdit le prêt à intérêt aux musulmans) mais ils n’ont pas introduit les mots « sakk » et « hawâla » dans les langues européennes.

La graphie « cheque » a vraisemblablement été inspirée par le mot « exchequer » qui est une évolution du mot français ancien « eschequier » (« échiquier ») et qui a pris en anglais moderne le sens de « finances ». Le « Chancelier de l’Échiquier » est le ministre des Finances du Royaume-Uni. On appelle « Exchequer bills » les bons du Trésor. En ancien français, on appelait d’ailleurs aussi « Eschequier » (« Échiquier ») le Trésor royal. Les anciens fonctionnaires des finances faisaient en effet leurs calculs avec des tables à jetons qui ressemblaient à un échiquier (table de jeu d’échecs) et étaient désignées par le même nom.

#7. Brouillard (comptabilité)

Étymologie du mot BROUILLARD : brouiller, mot qui a lui-même pour étymologie le mot du latin tardif brodiculare.

Le « brouillard » est effectivement un « brouillon » et ces mots ont la même origine, le mot « brouiller » qui signifiait aussi griffonner. Au 15e siècle, on parlait déjà de « papier brouillas » ou « papier brouillars » devenu au 17e siècle le « brouillard, livre où le marchand écrit tous les jours, et où il raye et efface ce qu’il lui plait » (selon le « Dictionnaire françois contenant les mots et les choses » de Pierre Richelet dont la première édition a été publiée à Genève en 1680). Le « brouillard » s’appelait aussi « brouillon » ou « main courante ».

Le mot « brouillard » n’est plus guère utilisé en comptabilité à l’ère de l’informatique. On le rencontre encore dans certains petits logiciels de comptabilité mais les grands logiciels l’on banni de leur vocabulaire car il est jugé peu valorisant. Si le nom a disparu, la fonction de pré-enregistrement demeure toutefois sous d’autres appellations car elle est nécessaire pour permettre de corriger les erreurs d’imputation avant de passer les écritures définitives. On peut regretter cet abandon d’un terme auquel on ne peut reprocher que son homonymie avec un phénomène atmosphérique entraînant une faible visibilité !

Son synonyme « main courante » continue en revanche à être utilisé en comptabilité hôtelière.

#8. Usine

Étymologie du mot USINE (établissement industriel qui transforme des matières premières ou des produits semi-ouvrés en produits finis à l’aide de machines) : ouchine (picard), mot qui a lui-même pour étymologie le mot latin officina.

Le mot latin officina s’est progressivement transformé en ouchine ou œuchine en Picardie pour désigner, dès le 12e siècle, un bâtiment dans lequel on pratiquait une activité utilisant des rouages mus par la force hydraulique. Ce terme se rencontre d’ailleurs encore en picard.

Il a pris aussi les formes wisine, uisine puis usine (peut-être sous l’influence du droit d’usage de l’eau reconnu à ces établissements). Son utilisation a longtemps été limitée aux régions du nord et de l’est de la France. En Franche-Comté, on se servit même très tôt (10e siècle) de la forme usina pour désigner un moulin.

Le terme s’est répandu en français au 18e siècle pour désigner un établissement industriel équipé de machines, avec l’attrait d’un mot nouveau qui se démarquait des mots « fabrique » et « manufacture » attachés aux anciennes méthodes de production.

#9. Payer

Étymologie du mot PAYER (verbe) : s’acquitter par un versement de ce que l’on doit, mettre en possession de ce que l’on doit : pacare (latin).

Le mot « payer » provient de l’évolution du mot latin pacare qui signifiait pacifier (après avoir vaincu et soumis) et qui provenait lui-même du mot pax (la paix).

Le verbe latin pacare a évolué en français vers la forme paier qui avait au 11ème siècle les sens d’ « apaiser », « réconcilier » (sens qui se sont maintenus jusqu’au 15ème siècle).

Au 12ème siècle, paier a pris aussi le sens de « satisfaire en donnant de l’argent », puis « s’acquitter d’une dette » (sens actuel). Il a été utilisé également à cette époque au sens de « donner un coup » (paier un cop). Au 17ème siècle, on utilisait les deux orthographes paier et payer. L’Académie française retint payer dans la première version de son dictionnaire en 1694.

C’est aussi le verbe latin pacare qui est à l’origine des mots signifiant payer dans la plupart des autres langues romanes : pagare (italien) et pagar (catalan, castillan, occitan et portugais). Le verbe anglais to pay provient du mot français paier.

#10. Budget

Étymologie du mot BUDGET : budget (anglais)…

mais en fait, la seule réponse vraiment mauvaise est « buxum » ! Le mot « budget » a été emprunté à l’anglais sous le Consulat. Mais le mot anglais est lui-même une déformation du mot de l’ancien français « bougette » (petit sac, qui était d’ailleurs prononcé « boudgette »), diminutif de « bouge » (sac), venant du latin « bulga » (sac de cuir).

La manie des emprunts inutiles à l’anglais n’est donc pas une spécificité du français des affaires actuel ! Il est amusant de voir ce qu’écrivait à ce sujet le « Mercure de France » de floréal an IX (1801) :

« Parmi ceux qui ont introduit ce mot et qui le répètent, il en est peu qui se doutent qu’il est d’origine française et que nous avons la bonté de le recevoir, de seconde main, des Anglais, qui nous le renvoient défiguré et méconnaissable… Quand on avait à choisir entre différents mots qui tous ont la physionomie française, par quelle inconcevable bizarrerie a-t-on pu donner la préférence à ce vilain mot de budget ! Serait-ce un reste de l’influence de l’esprit fiscal, ami de la barbarie, parce qu’il l’est des ténèbres, et qui, tel qu’un pauvre honteux, s’enveloppe quand il demande, et déguise ce qu’il exige ? »

Terminé