Exercices étymologiques des sujets du mot d’or

Certains sujets du Mot d’Or comprenaient un exercice étymologique. Les candidats devaient choisir, en mettant une croix dans la case correspondante, l’origine étymologique qui leur semblait être la bonne pour deux ou plusieurs mots du français des affaires.

Vous pouvez vous tester sur quelques uns de ces exercices.

Auteur : Jean Marc CHEVROT.

Results

#1. & (dit « e commercial », esperluette, éperluette ou perluète)

Étymologie du signe & (dit « e commercial », esperluette, éperluette ou perluète) : et (latin).

Et (latin) est la seule réponse sûre pour expliquer l’origine du signe &. Mais chacune des trois autres a ses partisans pour expliquer la formation des mots esperluette, esperluète ou perluète.

Le signe & résulte de la ligature des lettres e et t pour abréger l’écriture du mot et. Ce symbole, dont la forme a varié au cours du temps et varie encore selon les polices de caractères utilisées était déjà employé à l’époque romaine. On en attribue l’invention à Tiron (Marcus Tullius Tiro), secrétaire de Cicéron et auteur d’une méthode de sténographie (les « notes tironiennes ») qui a été utilisée jusqu’à la fin du 15e siècle. Mais ce sont les calligraphes mérovingiens qui lui ont donné une forme voisine de celle que nous connaissons.

Ce signe, très utilisé autrefois, ne l’est plus aujourd’hui en français que dans le domaine commercial, dans les raisons sociales (« Science & Vie », « Nature & Découvertes », « Aubert & Duval »…). Son usage est un peu plus général en anglais. Cela explique son nom de « et commercial ». On le retrouve d’ailleurs, sous une appellation similaire, dans la plupart des langues pour désigner la conjonction de coordination correspondant au et français : ampersand en anglais, e comercial en portugais, e commerciale en italien, en-teken en néerlandais, handlowe i en polonais, i comercial en catalan, Kaufmannsund en allemand, och-tecken en suédois, og-tegn en danois, y comercial en castillan, etc.

Son utilisation commerciale explique sa présence sur les claviers de machines à écrire dont les caractères ont été repris sur les claviers d’ordinateurs. Comme le signe @ (« à commercial »), qui figure aussi sur les claviers et qui a été choisi comme séparateur dans les adresses électroniques, le signe & est très utilisé, en informatique, dans les langages de programmation et dans le langage HTML (notamment pour l’écriture des codes des couleurs et des codes des caractères spéciaux).

L’origine des mots « esperluette », « éperluette » et « perluète » fait l’objet de plusieurs hypothèses.

Certains dictionnaires les font provenir des mots latins perna (jambe, cuisse) et sphærula (petite sphère) avec une influence du mot uvula (luette). Le nom du signe proviendrait ainsi de sa forme. Cela semble peu crédible.

Une origine plus vraisemblable réside dans le fait que le signe & était présenté autrefois comme la 27ème lettre de l’alphabet et prononcé « ète ». La récitation, comme une comptine chantée, de l’alphabet par les écoliers se terminait par des mots du genre : et, per lui, et (signe et qui par lui-même signifie et). Cette origine, à caractère mnémotechnique, est d’autant plus crédible qu’on en trouve une similaire pour le mot anglais correspondant ampersand (and per se and).

On peut penser aussi que les enfants s’amusaient à ajouter à leur récitation (en récréation plutôt qu’en classe) un mot fabriqué à partir d’épeler et de pirouette et aient fini, par jeu, par donner ce nom au signe &. On disait d’ailleurs parfois pirlouète ou pirlouette. Cela expliquerait que le mot ait plusieurs formes.

#2. Rémunération

Étymologie du mot RÉMUNÉRATION : muneratio (latin).

Le mot latin « Muneratio » signifiait largesse, cadeau. Rémunération avait autrefois le sens de récompense.

#3. Créance

Étymologie du mot CRÉANCE : credentia (latin populaire).

« Credentia », mot latin populaire, signifiait croyance, confiance, et le mot créance a longtemps conservé ce sens en français.

#4. Grève (droit du travail)

Étymologie du mot GRÈVE (droit du travail) : ancien nom d’une place de Paris.

L’actuelle « place de l’Hôtel-de-Ville » fut appelée jusqu’en 1830 « la place de Grève » ou « la Grève ». Elle descendait alors en pente douce jusqu’au bord de la Seine, d’où son nom de « grève » (rivage de sable ou de gravier), forme moderne du mot latin populaire, d’origine gauloise, « grava ». C’était, sous l’Ancien Régime, le lieu d’exécution des condamnés à mort. Il s’y donnait également des fêtes populaires (feu de la Saint-Jean).

Les ouvriers sans travail se réunissaient sur la place de Grève, sous les galeries formées par les piliers des maisons. C’est là que les entrepreneurs venaient les embaucher. « Faire grève », « être en grève », c’était donc se tenir sur la place de Grève en attendant de l’ouvrage, suivant l’habitude de plusieurs corps de métiers parisiens, ou plus généralement « chercher du travail ».

Quand les ouvriers, mécontents de leur salaire, refusaient de travailler à ces conditions, ils se « mettaient en grève », c’est-à-dire qu’ils retournaient sur la place de Grève en attendant qu’on vienne leur faire de meilleures propositions. « Faire grève » et « se mettre en grève » ont fini par prendre le sens d’abandonner le travail pour obtenir une augmentation de salaire.

Le mot « grève » a été finalement retenu pour désigner la cessation volontaire, collective et concertée du travail par les salariés afin d’exercer une pression sur le chef d’entreprise ou les pouvoirs publics (ce qui est devenu licite après l’abolition du délit de coalition en 1864). Par extension de ce dernier sens, on l’utilise actuellement même en dehors du droit du travail pour désigner toute cessation d’activité dans un but revendicatif (grève de la faim par exemple).

#5. Budget

Étymologie du mot BUDGET : budget (anglais)…

mais en fait, la seule réponse vraiment mauvaise est « buxum » ! Le mot « budget » a été emprunté à l’anglais sous le Consulat. Mais le mot anglais est lui-même une déformation du mot de l’ancien français « bougette » (petit sac, qui était d’ailleurs prononcé « boudgette »), diminutif de « bouge » (sac), venant du latin « bulga » (sac de cuir).

La manie des emprunts inutiles à l’anglais n’est donc pas une spécificité du français des affaires actuel ! Il est amusant de voir ce qu’écrivait à ce sujet le « Mercure de France » de floréal an IX (1801) :

« Parmi ceux qui ont introduit ce mot et qui le répètent, il en est peu qui se doutent qu’il est d’origine française et que nous avons la bonté de le recevoir, de seconde main, des Anglais, qui nous le renvoient défiguré et méconnaissable… Quand on avait à choisir entre différents mots qui tous ont la physionomie française, par quelle inconcevable bizarrerie a-t-on pu donner la préférence à ce vilain mot de budget ! Serait-ce un reste de l’influence de l’esprit fiscal, ami de la barbarie, parce qu’il l’est des ténèbres, et qui, tel qu’un pauvre honteux, s’enveloppe quand il demande, et déguise ce qu’il exige ? »

#6. Solde

Étymologie du mot SOLDE (différence entre le crédit et le débit d’un compte) : solidare (latin).

L’étymologie la plus sûre, et la plus lointaine, est le verbe latin solidare (consolider). Solder un compte, c’est le clôturer en établissant et en virant son solde, éventuellement en effectuant un règlement qui consolide, raffermit la situation du débiteur et celle du créancier. Solidare, devenu soldare en bas latin, a d’ailleurs fini par signifier aussi payer. Solidus, devenu sou en français, désignait une pièce d’or.

Les mots solde et solder sont peut-être parvenus en français moderne par l’intermédiaire des mots italiens saldo et saldare, qui ont le même sens et la même étymologie latine. C’est l’étymologie que retiennent beaucoup de dictionnaires. Ce n’est pas sûr car on trouve les mots solder (au sens de consolider) et soldre (au sens de payer) en ancien français dès le 12e siècle.

Il ne faut pas confondre ce mot solde, qui est masculin, avec son homonyme solde, qui est féminin et qui désigne la rémunération versée aux militaires. Ce dernier a pour étymologie le mot sou (solidus en latin, solt en ancien français, soldo en italien).

Depuis le 19e siècle, on utilise aussi le mot solde, masculin, pour désigner des marchandises mises en vente avec un rabais important. Il arrive fréquemment que le mot soit dans ce cas abusivement employé au féminin.

#7. Solvable

Étymologie du mot SOLVABLE (qui peut respecter ses engagements financiers) : solvere (latin).

Le verbe latin solvere signifiait délier et, par extension, payer. Le paiement délie en effet le lien qui rattache le créancier au débiteur.

Le mot français solvable est une création savante à partir de ce verbe latin. Il date du 14e siècle mais n’a été employé couramment qu’à partir du 17e siècle.

Signifiant « qui a les moyens de payer », il peut s’appliquer à un client, à un pays, à une demande, etc.

Le substantif correspondant, solvabilité, a été formé au 17e siècle.

#8. Ordinateur

Étymologie du mot ORDINATEUR : ordinateur (ancien français)…

mais si ordinateur a bien pour étymologie le mot ordinateur de l’ancien français, celui-ci provient lui-même de l’évolution du mot latin ordinator. Ordinateur avait autrefois le sens d’ordonnateur, personne qui dispose, qui règle selon un ordre. Dans l’Église catholique, il avait aussi le sens d’ordinant, celui qui confère un ordre ecclésiastique.

En 1954, la société IBM France voulait trouver un nom français pour sa nouvelle machine électronique destinées au traitement de l’information (IBM 650), en évitant d’utiliser la traduction littérale du mot anglais « computer » (« calculateur » ou « calculatrice »), qui était à cette époque plutôt réservé aux machines scientifiques. Aux États-Unis, les nouvelles machines de traitement automatique de l’information (capables de faire aussi du traitement de texte, du dessin, etc.) étaient appelées « electronic data processing systems » (EDPS) ou « data processing machines ».

Un cadre de la société conseilla de consulter un de ses anciens professeurs, Jacques Perret, titulaire de la chaire de philologie latine à la Sorbonne. Le professeur Perret répondit par une lettre du 16 avril 1955, dont la lecture donne un exemple intéressant de recherche terminologique :

Que diriez vous d' »ordinateur » ? C’est un mot correctement formé, qui se trouve même dans le Littré comme adjectif désignant Dieu qui met de l’ordre dans le monde. Un mot de ce genre a l’avantage de donner aisément un verbe, « ordiner », un nom d’action, « ordination ». L’inconvénient est que « ordination » désigne une cérémonie religieuse ; mais les deux champs de signification (religion et comptabilité) sont si éloignés et la cérémonie d’ordination connue, je crois, de si peu de personnes que l’inconvénient est peut-être mineur. D’ailleurs votre machine serait « ordinateur » (et non ordination) et ce mot est tout a fait sorti de l’usage théologique.

« Systémateur » serait un néologisme, mais qui ne me paraît pas offensant ; il permet « systémation » ; mais « systémer » ne me semble guère utilisable.

« Combinateur » a l’inconvénient du sens péjoratif de « combine » ; « combiner » est usuel, donc peu capable de devenir technique ; « combination » ne me paraît guère viable à cause de la proximité de « combinaison ». Mais les Allemands ont bien leurs « combinats » (sorte de trusts, je crois), si bien que le mot aurait peut-être des possibilités autres que celles qu’évoque « combine ».

« Congesteur », « digesteur » évoquent trop « congestion » et « digestion »

« Synthétiseur » ne me paraît pas un mot assez neuf pour designer un objet spécifique, déterminé comme votre machine.

En relisant les brochures que vous m’avez données, je vois que plusieurs de vos appareils sont désignés par des noms d’agents féminins (trieuse, tabulatrice). « Ordinatrice » serait parfaitement possible et aurait même l’avantage de séparer plus encore votre machine du vocabulaire de la théologie.

Il y a possibilité aussi d’ajouter à un nom d’agent un complément :

« ordinatrice d’éléments complexes » ou un élément de composition, par ex. « sélecto-systémateur ». « Sélecto-ordinateur » a l’inconvénient de deux « o » en hiatus, comme « électro-ordinatrice ».

Il me semble que je pencherais pour « ordinatrice électronique »…

IBM France retint le mot ordinateur et chercha au début à protéger ce nom comme une marque. Mais le mot fut facilement et rapidement adopté par les utilisateurs et IBM France décida au bout de quelques mois de le laisser dans le domaine public.

On peut certes épiloguer sur le choix du terme : un ordinateur met-il vraiment en ordre ce qu’on lui confie ? De ce point de vue, ce choix n’est pas plus critiquable que celui du mot « computer », finalement retenu en anglais (un ordinateur n’est pas seulement une machine à calculer). L’avantage du mot ordinateur est que son sens ancien et son sens religieux ne sont pas connus par la plupart des utilisateurs et qu’il est donc sans ambiguïté pour eux.

Le mot a d’ailleurs été transposé en espagnol (ordenador) et en catalan (ordinador). Les autres langues romanes ont choisi de construire un néologisme à partir des mots latins calculator et computator : computadora en espagnol d’Amérique latine, calcolatore en italien, computador en portugais et calculator en roumain.

#9. Monnaie

Étymologie du mot MONNAIE : moneta (latin).

La déesse Junon était surnommée l’Avertisseuse (Moneta) car elle aurait averti les Romains d’un tremblement de terre. Le temple de Junon Moneta servait d’atelier pour la frappe des monnaies.

#10. Fisc

Étymologie du mot FISC : fiscus (latin).

Le mot français « fisc », qui désigne l’ensemble des administrations chargées de l’assiette, de la liquidation et du recouvrement des impôts, provient du mot latin fiscus, qui désignait un panier de jonc ou d’osier.

Voici ce qu’écrivait à ce sujet un auteur romain : « Fiscus est un panier de jonc, propre à contenir des sommes considérables d’argent. Pour exprimer la différence qui existe entre les biens de l’État et ceux des particuliers, nous employons le mot fiscus (panier de jonc) pour désigner le Trésor public et nous disons loculus (cassette), arca (coffre), saccellus (bourse) en parlant d’une fortune privée ».

En fait, le mot fiscus commença à être employé dans l’acception de « trésor impérial » ou « cassette impériale » lorsque les empereurs romains se mirent à pratiquer la confiscation des biens des condamnés. Le verbe « confisquer » a d’ailleurs pour étymologie confiscare qui signifiait « ajouter au fiscus ».

Notons qu’un diminutif de fiscus, fiscella, désignait un petit panier qui servait à égoutter les fromages frais et se retrouve dans le mot français « faisselle ».

Terminé