Exercices étymologiques des sujets du mot d’or

Certains sujets du Mot d’Or comprenaient un exercice étymologique. Les candidats devaient choisir, en mettant une croix dans la case correspondante, l’origine étymologique qui leur semblait être la bonne pour deux ou plusieurs mots du français des affaires.

Vous pouvez vous tester sur quelques uns de ces exercices.

Auteur : Jean Marc CHEVROT.

Résultats

#1 Bogue (informatique)

Étymologie du mot BOGUE (informatique) : bug (anglais des États-Unis).

Les insectes sont les premiers bogues qui ont causé du souci aux informaticiens. Les premiers calculateurs programmables fonctionnaient avec des relais électromécaniques dans lesquels les papillons de nuit (attirés par la lumière des tubes à vide) et les mites se coinçaient ou s’électrocutaient parfois en causant des faux contacts ou des courts-circuits difficiles à détecter. Ces mésaventures sont arrivées aux circuits de commande des radars pendant la deuxième guerre mondiale, au calculateur Mark II de l’université de Harvard en 1945 et au premier vrai ordinateur, l’ENIAC, en 1946. À la suite de ces incidents, le mot anglais « bug », qui signifie « insecte » aux États-Unis, a été retenu pour désigner tout défaut de conception ou de réalisation se manifestant par des anomalies de fonctionnement.

Mais ce mot était en fait déjà utilisé auparavant, depuis 1870 au moins (Edison l’employait), pour désigner un dysfonctionnement électromécanique car c’était la marque d’un appareil télégraphique au fonctionnement délicat qui était à l’origine de nombreux problèmes.

En France, la commission de terminologie de l’informatique a proposé, en 1983, d’utiliser le mot « bogue », phonétiquement assez voisin, qui désigne l’enveloppe bardée de piquants des châtaignes. Elle préconisait de conserver le genre féminin mais l’usage en a fait un mot masculin, si bien qu’on dit maintenant une bogue pour la châtaigne et un bogue en informatique.

Le mot breton « bolc’h » (ou son cousin gaulois ?) est à l’origine du mot français « bogue » désignant l’enveloppe de la châtaigne.

Quant au mot latin « boca », il a aussi donné en français un autre mot « bogue », qui désigne un poisson de la famille des brèmes de mer (« boops boops » pour les ichtyologistes) qui n’a vraiment rien à voir avec l’informatique.

#2 Budget

Étymologie du mot BUDGET : budget (anglais)…

mais en fait, la seule réponse vraiment mauvaise est « buxum » ! Le mot « budget » a été emprunté à l’anglais sous le Consulat. Mais le mot anglais est lui-même une déformation du mot de l’ancien français « bougette » (petit sac, qui était d’ailleurs prononcé « boudgette »), diminutif de « bouge » (sac), venant du latin « bulga » (sac de cuir).

La manie des emprunts inutiles à l’anglais n’est donc pas une spécificité du français des affaires actuel ! Il est amusant de voir ce qu’écrivait à ce sujet le « Mercure de France » de floréal an IX (1801) :

« Parmi ceux qui ont introduit ce mot et qui le répètent, il en est peu qui se doutent qu’il est d’origine française et que nous avons la bonté de le recevoir, de seconde main, des Anglais, qui nous le renvoient défiguré et méconnaissable… Quand on avait à choisir entre différents mots qui tous ont la physionomie française, par quelle inconcevable bizarrerie a-t-on pu donner la préférence à ce vilain mot de budget ! Serait-ce un reste de l’influence de l’esprit fiscal, ami de la barbarie, parce qu’il l’est des ténèbres, et qui, tel qu’un pauvre honteux, s’enveloppe quand il demande, et déguise ce qu’il exige ? »

#3 Manageur

Étymologie du mot MANAGEUR : manager (anglais).

Le mot anglais manager a été inspiré (au XVIe siècle) par le mot italien maneggiare (avoir en main) qui s’appliquait d’abord aux chevaux. La forme anglaise du mot a sans doute été influencée par le mot français manège (qui a la même origine italienne). Son emploi a très vite été étendu à d’autres activités que le sport équestre et le mot a notamment pris le sens de dirigeant d’entreprise.

Le mot manager a été emprunté en français, au XIXe siècle, pour désigner une personne chargée de conseiller un champion sportif et de gérer ses intérêts matériels et financiers. Au XXe siècle, il a pris également le sens de dirigeant d’entreprise.

Depuis 1973, on préconise d’utiliser la forme manageur, qui devient manageuse au féminin.

L’étymologie de manageur est donc différente de celle des mots ménage (au sens de tout ce qui concerne l’entretien d’une famille, c’est-à-dire de gestion domestique), qui s’écrivait manage au XIIe siècle, et ménager (journalier, « homme de ménage »), qui s’écrivait mainagier au XVe siècle. L’origine de ces mots est un mot latin qui désignait l’habitation, la demeure (mansio).

#4 Chèque

Étymologie du mot CHÈQUE : cheque (anglais).

Le mot chèque est une francisation du mot anglais « cheque » (que les Américains écrivent « check »).

Ce mot vient probablement du verbe anglais « to check », qui signifie contrôler, vérifier, enrayer… et qui a comme sens premier celui de « mettre en échec ». Il résulte d’une évolution du mot français ancien « eschec » (« échec ») qui provient lui-même d’une expression persane signifiant « le roi est mort ». La souche ou talon du chèque doit permettre de faire échec aux falsifications.

Certains auteurs donnent comme étymologie au mot « check » le mot arabe « sakk » (peut-être lui-même d’origine persane) désignant un paiement signé. Dans l’empire des califes Abbassides de Bagdad (du 8ème siècle au 13ème siècle), pour réduire les risques liés aux transferts de fonds, les agents du fisc recouraient au paiement signé (sakk), qui était une sorte de chèque, et les commerçants à la lettre de change (hawâla), dont le chèque est d’ailleurs un cas particulier. La lettre de change a ainsi été en usage à Bagdad bien avant qu’elle ne soit utilisée en Europe à la fin du Moyen Âge. Cette étymologie est cependant peu vraisemblable car l’utilisation du mot « cheque » (ou « check ») est relativement récente (18ème siècle). On peut penser que les Templiers (au 12ème siècle) et les banquiers lombards (au 13ème siècle) ont emprunté l’idée de la lettre de change aux banquiers de Bagdad (qui étaient probablement juifs car l’Islam interdit le prêt à intérêt aux musulmans) mais ils n’ont pas introduit les mots « sakk » et « hawâla » dans les langues européennes.

La graphie « cheque » a vraisemblablement été inspirée par le mot « exchequer » qui est une évolution du mot français ancien « eschequier » (« échiquier ») et qui a pris en anglais moderne le sens de « finances ». Le « Chancelier de l’Échiquier » est le ministre des Finances du Royaume-Uni. On appelle « Exchequer bills » les bons du Trésor. En ancien français, on appelait d’ailleurs aussi « Eschequier » (« Échiquier ») le Trésor royal. Les anciens fonctionnaires des finances faisaient en effet leurs calculs avec des tables à jetons qui ressemblaient à un échiquier (table de jeu d’échecs) et étaient désignées par le même nom.

#5 Travail

Étymologie du mot TRAVAIL : tripalium (latin populaire).

Le mot latin populaire « tripalium » désignait un instrument d’immobilisation (et éventuellement de torture) à trois pieux. On appelle encore « travail » un appareil servant à immobiliser les chevaux rétifs pour les ferrer ou les soigner. Le  mot « travail » désignait autrefois l’état d’une personne qui souffre (ce sens est toujours utilisé en obstétrique). Il a été étendu ensuite aux occupations nécessitant des efforts pénibles, celles des « hommes de peine », puis à toutes les activités de production.

#6 Ordinateur

Étymologie du mot ORDINATEUR : ordinateur (ancien français)…

mais si ordinateur a bien pour étymologie le mot ordinateur de l’ancien français, celui-ci provient lui-même de l’évolution du mot latin ordinator. Ordinateur avait autrefois le sens d’ordonnateur, personne qui dispose, qui règle selon un ordre. Dans l’Église catholique, il avait aussi le sens d’ordinant, celui qui confère un ordre ecclésiastique.

En 1954, la société IBM France voulait trouver un nom français pour sa nouvelle machine électronique destinées au traitement de l’information (IBM 650), en évitant d’utiliser la traduction littérale du mot anglais « computer » (« calculateur » ou « calculatrice »), qui était à cette époque plutôt réservé aux machines scientifiques. Aux États-Unis, les nouvelles machines de traitement automatique de l’information (capables de faire aussi du traitement de texte, du dessin, etc.) étaient appelées « electronic data processing systems » (EDPS) ou « data processing machines ».

Un cadre de la société conseilla de consulter un de ses anciens professeurs, Jacques Perret, titulaire de la chaire de philologie latine à la Sorbonne. Le professeur Perret répondit par une lettre du 16 avril 1955, dont la lecture donne un exemple intéressant de recherche terminologique :

Que diriez vous d' »ordinateur » ? C’est un mot correctement formé, qui se trouve même dans le Littré comme adjectif désignant Dieu qui met de l’ordre dans le monde. Un mot de ce genre a l’avantage de donner aisément un verbe, « ordiner », un nom d’action, « ordination ». L’inconvénient est que « ordination » désigne une cérémonie religieuse ; mais les deux champs de signification (religion et comptabilité) sont si éloignés et la cérémonie d’ordination connue, je crois, de si peu de personnes que l’inconvénient est peut-être mineur. D’ailleurs votre machine serait « ordinateur » (et non ordination) et ce mot est tout a fait sorti de l’usage théologique.

« Systémateur » serait un néologisme, mais qui ne me paraît pas offensant ; il permet « systémation » ; mais « systémer » ne me semble guère utilisable.

« Combinateur » a l’inconvénient du sens péjoratif de « combine » ; « combiner » est usuel, donc peu capable de devenir technique ; « combination » ne me paraît guère viable à cause de la proximité de « combinaison ». Mais les Allemands ont bien leurs « combinats » (sorte de trusts, je crois), si bien que le mot aurait peut-être des possibilités autres que celles qu’évoque « combine ».

« Congesteur », « digesteur » évoquent trop « congestion » et « digestion »

« Synthétiseur » ne me paraît pas un mot assez neuf pour designer un objet spécifique, déterminé comme votre machine.

En relisant les brochures que vous m’avez données, je vois que plusieurs de vos appareils sont désignés par des noms d’agents féminins (trieuse, tabulatrice). « Ordinatrice » serait parfaitement possible et aurait même l’avantage de séparer plus encore votre machine du vocabulaire de la théologie.

Il y a possibilité aussi d’ajouter à un nom d’agent un complément :

« ordinatrice d’éléments complexes » ou un élément de composition, par ex. « sélecto-systémateur ». « Sélecto-ordinateur » a l’inconvénient de deux « o » en hiatus, comme « électro-ordinatrice ».

Il me semble que je pencherais pour « ordinatrice électronique »…

IBM France retint le mot ordinateur et chercha au début à protéger ce nom comme une marque. Mais le mot fut facilement et rapidement adopté par les utilisateurs et IBM France décida au bout de quelques mois de le laisser dans le domaine public.

On peut certes épiloguer sur le choix du terme : un ordinateur met-il vraiment en ordre ce qu’on lui confie ? De ce point de vue, ce choix n’est pas plus critiquable que celui du mot « computer », finalement retenu en anglais (un ordinateur n’est pas seulement une machine à calculer). L’avantage du mot ordinateur est que son sens ancien et son sens religieux ne sont pas connus par la plupart des utilisateurs et qu’il est donc sans ambiguïté pour eux.

Le mot a d’ailleurs été transposé en espagnol (ordenador) et en catalan (ordinador). Les autres langues romanes ont choisi de construire un néologisme à partir des mots latins calculator et computator : computadora en espagnol d’Amérique latine, calcolatore en italien, computador en portugais et calculator en roumain.

#7 Tourisme

Étymologie du mot TOURISME : tourism (anglais) qui a lui-même pour étymologie le mot français « tour ».

Le mot « touriste » est apparu en français en 1818 pour nommer les voyageurs anglais qui s’intitulaient eux-mêmes tourists. Le mot anglais tourism n’a été francisé en « tourisme » qu’en 1841 car il avait précédemment une connotation péjorative (les Anglais lui préféraient touring).

Mais ces mots ont été construits à partir du mot anglais tour (voyage, excursion) qui est un mot d’origine française. Le mot « tour » désigne d’ailleurs toujours en français un voyage dans lequel on revient au point de départ : on dit « faire un tour », « faire le tour du monde », etc.

#8 Banque

Étymologie du mot BANQUE : banca (ancien italien)…

mais aussi, de manière indirecte, « bank » (germanique).

Le mot banca désignait le banc (banco en italien actuel) puis la table ou le comptoir des négociants et changeurs italiens qui vinrent exercer leur activité en France. Lorsqu’un négociant était en faillite, sa banca était rompue (« banca rotta » a donné banqueroute).

L’ancien français connaissait le mot « banc », d’origine germanique, pour lequel il existait aussi le féminin « banque » (le mot est féminin en allemand). Il s’est produit un mélange entre les deux mots et l’orthographe actuelle en conserve des traces : banque, banquier, banqueroute… et bancable, bancaire…

#9 Honoraires

Étymologie du mot honoraires : honorarium (latin).

Le mot honor désignait en latin une charge officielle, une magistrature (mais il signifiait aussi honneur, témoignage d’estime et de considération). Honorarium était le nom donné à la rétribution d’une charge officielle (mais il signifiait aussi honorifique). Ce mot prit aussi le sens de salaire.

En français, le mot s’emploie actuellement au pluriel pour désigner la rétribution d’une personne exerçant une profession libérale (médecin, avocat, notaire, etc.). Il s’employait autrefois au singulier. Dans son dictionnaire philosophique, Voltaire écrivit : « Pour honorer une profession au-dessus des arts mécaniques, on donne à un homme de cette profession un honoraire, au lieu de salaire et de gages qui offenseraient son amour-propre ».

Au singulier, il désigne maintenant une personne qui n’exerce plus une fonction mais qui a le droit d’en conserver le titre dans un but honorifique : président honoraire, professeur honoraire, etc.

Ce double sens (rétribution et honorifique) date du latin et se retrouve dans les langues romanes. En français, la distinction est faite par l’utilisation du singulier et du pluriel. En italien, le mot employé au singulier (onorario) a les deux sens.

#10 Trésor (public)

Étymologie du mot TRÉSOR (PUBLIC) qui désigne l’ensemble des moyens financiers dont dispose un État et l’administration publique qui en assure la gestion. : thesaurus (latin), ce mot latin étant lui-même d’origine grecque (θησαυρός).

Le mot latin thesaurus, qui désignait un trésor caché, a évolué très vite vers les formes thresor et tresor qui ont servi aussi à désigner l’ensemble de ressources financières dont dispose un souverain, les biens de celui-ci et ceux de l’État étant confondus (ce que l’on appelait en latin Fiscus qui a donné Fisc). En espagnol, en italien et en portugais, le mot est resté plus proche de sa forme latine (tesoro en espagnol et en italien, tesauro en portugais) mais il est utilisé comme en français pour désigner à la fois les trésors privés et le Trésor public. Le mot anglais treasure est d’origine française.

Terminé